L’homme sans empathie

Nous sommes en Ukraine, par une froide nuit de l’hiver 2008, entre deux révolutions. Je sors d’une discothèque avec Andreï, un ami DJ le soir et militant le jour. Sur le Krechtchatiyk, les Champs-Élysées de Kiev, une Mercedes noire déboule à toute vitesse et percute une vieille dame. La voiture s’arrête un instant, puis repart sans que s’ouvre la moindre portière. Nous nous précipitons vers le corps gisant. Au bout de dix minutes, alors que les urgences ne répondent pas au téléphone, une ambulance passe dans le sens inverse, sirène éteinte. Nous la stoppons. Lorsque nous demandons au chauffeur et à son acolyte de prendre en charge la vieille dame, ils nous répondent que ce n’est pas leur secteur et qu’il faut continuer à appeler la centrale d’urgence. Nous leur donnons cent dollars. Ils changent miraculeusement d’avis et prennent en charge la grand-mère. Alors que l’ambulance s’éloigne, je me tourne vers Andreï:

Voilà la vérité du post-soviétisme!
-Oui.
– Quelle société horrible!
– Oui, dégueulasse.
– Vivement que ça change!
– On y travaille, comme tu le sais. Mais rien ne dit pourtant que cela changera dans le sens que tu espères.
– Tu veux dire quoi?
– Notre jungle n’est-elle pas en réalité une version moins hypocrite de votre joli monde occidental?
– T’as vraiment une vision de nos sociétés façonnée par un siècle de propagande marxiste! Chez nous, la Mercedes se serait probablement arrêtée et l’ambulancier aurait, lui, de toute façon, pris en charge la grand-mère. Nous avons des services publics. Ça viendra un jour chez vous aussi!

– J’espère … Je m’étais d’ailleurs mal exprimé. Ce que je voulais te demander est différent: pourquoi penses-tu que nous allons nécessairement évoluer vers votre type de société équilibrée, dotée de forts services publics et d’un esprit de civilité puissant? Pourquoi ne serait-ce pas l’inverse?
Qui te dit que ce n’est pas notre jungle qui viendra chez vous, que vos droits sociaux ne reculeront pas, que vous ne deviendrez pas aussi individualistes et cyniques que l’homme post-soviétique? L’Histoire n’est pas écrite. C’est toi qui es marxiste lorsque tu lui assignes un sens … Crois-moi: tout ce qui fut fait un jour peut être défait un autre jour. La corruption qui fait rage chez nous est-elle vraiment inexistante chez vous? Et l’incivilité que tu trouves ici à chaque coin de rue ne peut-elle pas arriver en France ou aux États-Unis? Ce culte du fric, tu crois qu’il vient de chez nous? Non, simplement nous n’avons aucun anticorps pour empêcher cette maladie de se répandre dans l’ensemble de la société et de tout dévorer. Le soviétisme a détruit notre système immunitaire et nous sommes donc des proies parfaites pour un virus qui ne nous est pourtant pas propre. Vous avez plus d’anticorps, c’est une évidence. Mais qui te dit qu’ils sont assez puissants? Quel est l’idéal public capable aujourd’hui, en Occident, de résister à la religion de l’argent? Nous sommes peut-être un laboratoire du futur et non une trace du passé … Parfois je nous vois comme des cobayes. Ce serait tragique et cela me donnerait envie de crever, mais qui te dit que l’avenir c’est le Danemark des sociaux-démocrates et pas l’Ukraine des oligarques? Ou, pire encore, la Russie de Poutine?

Quelle garantie m’offres-tu que cela se passera dans ton sens et pas dans le mien?»

Aucune. Strictement aucune.

Je me souviens de cette nuit glaçante de 2008 comme si c’était hier. J’étais alors convaincu, comme toutes les élites occidentales, que le monde postcommuniste évoluerait cahin-caha, sans faire l’économie de guerres et de révolutions, vers la démocratie libérale et l’État de droit. L’Ukraine, le pays des oligarques jonglant avec les milliards et des retraités sans retraite vivant dans des tunnels, allait se « civiliser». Comme ses voisins. C’était dans l’ordre des choses. C’était écrit.
Près de dix ans plus tard, nous sommes obligés de constater que rien n’est jamais écrit nulle part et que, loin de s’exporter chez les autres, l’équilibre social tend à se rompre chez nous. Les sociétés occidentales d’après-guerre avaient plus ou moins forgé un homo democraticus mesuré dans ses succès et soutenu par la collectivité dans ses déboires. Il laisse désormais place à un individu qui voit dans chacun de ses dollars une confirmation de son génie et dans la misère de son concitoyen la preuve de sa fainéantise. Un individu libéré du souci de l’autre et du commun. Le cauchemar régressif d’Andreï n’était-il pas plus réaliste que notre rêve progressiste?

Lorsque je marche porte de la Chapelle à Paris, que je croise des hommes qui dorment sur nos trottoirs en plein hiver et qu’ils me racontent que nos policiers se sont emparés de leurs duvets, lorsque je pénètre pour la première fois, en octobre 2015, dans ladite «jungle» de Calais et vois comment on traite les humains sur le sol de France, lorsque je discute deux ans plus tard avec des volontaires associatifs auxquels notre État interdit de distribuer du pain et de l’eau aux exilés, je me demande si Andreï n’avait pas raison.

Raphaël Glucksmann.
Les enfants du vide.
Allary Éditions, 2018.

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