Extraits littéraires

Jardin

MON LIVRE BRÛLÉ

J’ai vingt-deux ans, nous sommes à la campagne – à Verdelot – dans ce prieuré du XIIe siècle où les hommes de ta vie t’ont aimée exactement comme tu voulais être aimée : ensemble. Tu n’y séchas jamais d’ennui. Dehors, la lumière ardoisée de la Seine-et-Marne hivernale éteint les autres notes. Au loin s’écoulent les eaux limoneuses du Petit-Morin, couleur d’automne. Un feu brûle entre nous, la cheminée est haute. Je pose devant toi l’épais manuscrit de mon second roman, avec regret.
– Ce livre ne me ressemble pas. Je l’ai écrit mais il n’est pas de moi. Je dois le remettre à l’éditeur dans cinq semaines, pas le choix. Les dates du contrat…
– Il ne te ressemble pas ? me lances-tu.
– Non…
Je t’avoue que mes personnages me sont étrangers. Fades, ils charrient des toxines d’indifférence. Ils vivent dans l’ombre de leurs désirs, négligent leur joie.
Sans hésiter, tu prends l’unique copie de mon manuscrit et la jettes dans le feu. Plus d’un an de labeur obstiné, de batailles contre des phrases rétives. Je reste saisi et t’entends me dire :
– Tu ne peux pas publier quelque chose qui ne te ressemble pas.
Hébété par ta réaction, je ne réponds pas et, sans rien faire, laisse mon manuscrit se consumer. Peu importe les dates du contrat, les contraintes du monde réel. Tu hais le leurre, le chiqué imprimé, les gens qui sont les comédiens d’eux-mêmes et, par-dessus tout, le droit ne te concerne pas. Ton geste fou me rappelle à l’essentiel : il est déraisonnable de ne pas être soi.
Cinq semaines plus tard, je dépose chez mon éditeur le manuscrit de mon second roman – écrit en trente-cinq jours, en urgence – intitulé Le Zèbre. Ma vie littéraire commence, grâce au feu, grâce au vide, grâce à ma joie retrouvée.
Je t’ai toujours vue créer le vide quand il y avait du mensonge, cet espace fécond qui permet au vrai et à la joie de reprendre toute leur place. Ce jour-là, comment diable as-tu senti que brûler mon livre en ferait naître un autre, plus essentiel pour moi ? Comment n’as-tu pas même songé, en mère protectrice, que tu me plaçais dans un embarras extrême vis-à-vis de mon éditeur qui attendait la septième version de mon texte trop rapetassé ?
Si je n’ai pas récupéré mon manuscrit dans les flammes, c’est parce que ton geste fut naturel, juste, sans laisser la moindre part au doute. Comme s’il était évident qu’un être humain n’a pas le droit moral de commettre un acte auquel il ne croit pas, de signer des mots qui ne le révèlent pas. Aucun contrat au monde ne devrait être supérieur à cet axiome.
Les gens pensent parfois ces choses-là, en songe ou dans les livres, tu les vis.
De toi, j’ai appris que s’élancer dans les gouffres permet à nos ailes de pousser. Sans cette absolue confiance dans la vie, tout nous retient. Et l’existence n’est plus qu’un rendez-vous raté avec soi.
Ton passé est assez long pour te fournir en audaces, et pas assez lourd pour t’en écraser. Ne meurs pas. Abstiens-toi.

Alexandre Jardin.
Ma mère avait raison.
Éditions Grasset, 2017.

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