Lors d’un travail mené autour des théories de la traduction, j’ai été visitée – comment le formuler autrement? – par un souvenir très ancien. Je suis, je ne sais comment, revenue au moment où j’apprenais à parler. Je devais avoir dix-huit mois et j’étais impatiente de m’approprier ces objets dont je savais déjà qu’ils s’appelaient des mots et qu’ils servaient à exprimer. C’est-à-dire à faire sortir, à faire jaillir ce qui s’imprimait à l’intérieur: le reflet du soleil sur la vitre, les particules qui dansent dans le rayon de lumière, la flaque ondoyante dessinée au plafond par la réflexion de ce reflet. Les bébés passent beaucoup de temps à étudier la lumière. J’étais enthousiaste et optimiste – certains bébés le sont particulièrement – et je pensais qu’avec l’accession au langage, je serais en mesure de tout dire, de tout communiquer. Il y aurait un mot pour chaque sensation, pour chaque chose vue, aussi efficace que le petit bout de doigt potelé qui pointe vers le ciel avec un cri inarticulé et qui signifie à la fois: avion, vitesse, flèche, bruit, peur, beauté, éclair, fusée, étoile, bleu. La déception – ah, vraiment, quel mot délicieux! -, la déception fut intense quand, vers deux ans, je dus me rendre à l’évidence: les mots étaient imprécis, peu nombreux, encombrants, raides.

Agnès Desarthe.
Comment j’ai appris à lire.
Stock, 2013.

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