Extraits littéraires

Vie secrète

Le mystère Nathan Fawles
(Le Soir – 4 mars 2017)

Absent de la scène littéraire depuis près de vingt ans, l’auteur du mythique Loreleï Strange continue de susciter une véritable fascination chez les lecteurs de tout âge. Retiré sur une île de la Méditerranée, l’écrivain refuse obstinément toute sollicitation médiatique. Enquête sur le reclus de l’île Beaumont.

On appelle cela l’effet Streisand : plus vous cherchez à cacher quelque chose, plus vous attirez la curiosité sur ce que vous souhaitez dissimuler. Depuis son retrait soudain du monde des lettres à l’âge de trente-cinq ans, Nathan Fawles est victime de ce mécanisme pervers. Nimbée d’une aura de mystère, la vie de l’écrivain franco-américain a suscité tout au long de ces deux décennies son lot de ragots et de rumeurs.

Né à New York en 1964 d’un père américain et d’une mère française, Fawles passe son enfance dans la région parisienne, mais retourne aux États-Unis pour terminer ses études, d’abord à la Phillips Academy, puis à l’université Yale. Diplômé en droit et en sciences politiques, il s’investit ensuite dans l’humanitaire, travaille quelques années sur le terrain pour Action contre la faim et Médecins sans frontières, notamment au Salvador, en Arménie et au Kurdistan.

L’ÉCRIVAIN À SUCCÈS
Nathan Fawles revient à New York en 1993 et publie son premier
roman, Loreleï Strange, parcours initiatique d’une adolescente internée dans un hôpital psychiatrique. Le succès n’est pas immédiat, mais en quelques mois, le bouche à oreille – notamment chez les jeunes lecteurs – porte le roman en tête des ventes. Deux ans plus tard, avec son deuxième ouvrage, Une petite ville américaine, vaste roman choral de près de mille pages, Fawles rafle le prix Pulitzer et s’impose comme l’une des voix les plus originales des lettres américaines.
Fin 1997, l’écrivain surprend une première fois le monde de la littérature. Désormais installé à Paris, il publie son nouveau texte directement en français. Les Foudroyés est une déchirante histoire d’amour, mais aussi une réflexion sur le deuil, la vie intérieure et le pouvoir de l’écriture. C’est à cette occasion que le public français le découvre vraiment, notamment lors de sa participation à une édition spéciale de Bouillon de culture avec Salman Rushdie, Umberto Eco et Mario Vargas Llosa. On le reverra dans cette émission pour ce qui se révélera être son avant-dernière intervention médiatique, en novembre 1998. Sept mois plus tard, âgé d’à peine trente-cinq ans, Fawles annonce en effet dans un entretien décapant avec l’AFP sa décision irrévocable d’arrêter d’écrire.

LE RECLUS DE L’ÎLE BEAUMONT
Depuis cette date, l’écrivain s’est tenu à cette position. Installé dans sa maison de l’île Beaumont, Fawles n’a jamais plus publié le moindre texte, ni accordé d’interview à un journaliste. Il a aussi refusé toutes les demandes d’adaptation de ses romans au cinéma ou à la télévision (Netflix et Amazon s’y sont encore récemment cassé les dents, malgré, dit-on, des offres financières très conséquentes).
Depuis bientôt vingt ans, le silence assourdissant du « reclus de Beaumont » n’a cessé d’alimenter les fantasmes. Pourquoi Nathan Fawles, à seulement trente-cinq ans, alors au sommet de son succès, a-t-il choisi de se mettre volontairement en retrait du monde ?
« Il n’y a pas de mystère Nathan Fawles, assure Jasper Van Wyck, son agent depuis toujours. Il n’y a pas de secret à percer. Nathan est simplement passé à autre chose. Il a définitivement tourné la page de l’écriture et du monde éditorial. » Interrogé sur la vie quotidienne de l’écrivain, Van Wyck reste dans le flou : « Autant que je sache, Nathan vaque à ses occupations privées. »

POUR VIVRE HEUREUX, VIVONS CACHÉS
Pour couper court à toute attente des lecteurs, l’agent précise que l’auteur « n’a plus écrit une ligne depuis vingt ans » et se montre catégorique : « Si Loreleï Strange a souvent été comparé à L’Attrape-cœurs, Fawles n’est pas Salinger : il n’y a pas dans sa maison de coffre-fort rempli de manuscrits. Il n’y aura plus jamais de nouveau roman signé Nathan Fawles. Même après sa mort. C’est une certitude. »
Une mise en garde qui n’a jamais découragé les plus curieux de chercher à en savoir plus. Au fil des années, de nombreux lecteurs et plusieurs journalistes ont fait le périple jusqu’à l’île Beaumont pour aller rôder autour de la maison de Fawles. Ils ont toujours trouvé porte close. Une méfiance qui semble avoir gagné les habitants de l’île. Pas très étonnant dans un endroit qui, avant même la venue de l’écrivain, avait érigé en devise la maxime Pour vivre heureux, vivons cachés. « La municipalité ne communique pas sur l’identité de ses résidents, illustres ou non », se contente de préciser le secrétariat du maire. Rares sont les insulaires qui consentent à s’exprimer sur l’écrivain. Ceux qui acceptent de nous répondre banalisent la présence sur leurs terres de l’auteur de Loreleï Strange.
« Nathan Fawles ne vit pas terré chez lui, ni recroquevillé sur lui-même, assure Yvonne Sicard, l’épouse du seul médecin de l’île. On le croise souvent au volant de sa Mini Moke, lorsqu’il vient faire ses courses au Ed’s Corner, l’unique supérette de la ville. » Il fréquente aussi le pub de l’île, « notamment lors des retransmissions des matchs de l’Olympique de Marseille », précise le patron de l’établissement. L’un des habitués du pub note que « Nathan n’est pas le sauvage que décrivent parfois les journalistes. C’est plutôt un gars agréable qui connaît bien le foot et qui aime le whisky japonais ». Un seul sujet de conversation peut le mettre en rogne :
« Si vous essayez de le brancher sur ses livres ou sur la littérature, il finira par quitter la salle. »

La vie secrète des écrivains.
Guillaume Musso.
Calman Lévy, 2019.

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